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⚖️ PROCÈS DU COMMANDO NÉO-NAZI À NANTES : LES ZONES D’OMBRE DE L’ENQUÊTE POLICIÈRE

mars 26, 2022

Chronique judiciaire


Vendredi 25 mars, au tribunal de Nantes. Depuis 4 jours, le procès d’un commando néo-nazi qui a essayé de tuer deux adolescents, le soir de l’élection présidentielle de 2017 est éprouvant. En pleine réquisition, la procureure s’interrompt, regarde les victimes, et tient à «s’excuser, au nom de la justice» pour l’enquête catastrophique. Cela n’arrive quasiment jamais. Mais le travail de la police est tellement honteux de façon flagrante qu’elle s’excuse. Explications.

Cela commence le soir de l’attaque. Il est environ minuit et demi. Erwan est très gravement blessé, il gît dans une mare de sang, entre la vie et la mort. Son ami Steven, moins gravement touché, appelle les secours. Un premier appel au standard de la police est enregistré. «Nous allons dépêcher une voiture» annonce un agent. Le véhicule ne viendra jamais. En revanche, les pompiers arrivent, prennent en charge Erwan, préviennent à leur tour la police qu’un homme est dans un état grave. À nouveau, un agent dit qu’une voiture va être dépêchée. Elle ne viendra jamais.

D’autres témoins ont passé des appels, avec le même résultat. Il y avait pourtant des centaines de policiers dans toute la ville ce soir là pour réprimer la manifestation. Une équipe de police ne se déplacera que vers 4h du matin au CHU, mais repartira aussitôt car Erwan est dans le coma. Lors du procès, la présidente demande à la commissaire chargée de l’enquête pourquoi le 17 n’est jamais intervenu pas malgré les appels. Elle «ne sait pas». Malgré cette tentative d’homicide, aucun enquêteur, ni aucun policier ne se déplacera jamais sur les lieux. Un témoin qui a porté les premiers secours explique que des tessons de verre et une bouteille de bière, utilisés pour frapper, sont par terre, à côté de la flaque de sang. Il précise que ces éléments ne seront pas récupérés ni même nettoyés pendant plusieurs jours. Les constatations réglementaires les plus basiques ne seront jamais faites.

C’est la mère d’Erwan qui ramassera des éléments de preuves. Alors que son fils est dans le coma, elle récolte elle-même les indices sur les lieux, et insiste au commissariat pour qu’ils soient pris en compte. Elle leur décrit la scène rapportée par les témoins, raconte que l’agression n’a été stoppée que par un automobiliste. Les vêtements ensanglantés d’Erwan sont aussi remis à la police. La sœur d’Erwan prend des photos de son frère blessé, lance un appel à témoin sur Facebook. Tout le travail qui aurait dû être fait par les enquêteurs est réalisé par la famille de la victime.

Un des agresseurs, Tanguy Martin, est finalement identifié par l’ADN sur une bouteille. En garde à vue, il balance ses complices. Au procès, la présidente insiste : elle fait dire à l’enquêtrice que ce qui a été déterminant ce sont les éléments amenés par la mère de la victime. Sans elle, il n’y aurait jamais eu d’affaire, jamais d’enquête, jamais de responsables. À l’époque, les forces de l’ordre évoquaient un probable règlement de compte de quartier. La policière acquiesce.

Il y aura des perquisitions. Mais à minima. La présidente s’étonne que la saisie des ordinateurs n’ait jamais été diligentée. Sont récupérés des tracts du GUD, différents autocollants racistes et fascistes, une matraque télescopique, un poing américain, et un tableau avec une croix gammée et des slogans nazis. Il n’y a pas d’enquête sur les téléphones et les ordinateurs, ils se seront jamais analysés. Par contre, les policiers demandent des actes sur les téléphones des victimes et la sœur d’Erwan. Les victimes sont donc traitées comme des accusés, et les agresseurs épargnés. Plus grave encore, des pièces à conviction sont détruites sur ordre du parquet pendant l’instruction. Autant d’éléments extrêmement troublants : fallait-il mieux ne pas trop fouiller ? Qu’y avait-il a découvrir ?

Lorsqu’elle est interrogée au procès, la commissaire est gênée, elle répond souvent «je ne me souviens plus». C’est pourtant elle qui a mené l’enquête sur cette affaire criminelle et médiatique. Elle savait avant le procès qu’elle allait être interrogée, elle avait les PV, les éléments. Ne «pas se rappeler» ressemble à une entrave. Par exemple, la fonctionnaire ne se rappelle même pas d’éléments marquants comme des croix gammées saisies lors des perquisitions.

Confusion. Lors du procès, la policière dit ne pas savoir ce qu’est le GUD. Durant l’enquête, la juge d’instruction avait demandé aux enquêteurs de répondre à un certain nombre de questions, notamment «qu’est ce que le GUD Bretagne ?». Au vu du dossier, la présidente s’étonne du peu de réponse apportée par les enquêteurs. La commissaire a-t-elle fait des recherches, demande la juge ? «Oui, sur internet». «Vous n’avez pas demandé aux services de renseignements, vos collègues ?» lui demande-t-elle. «Non». Pour l’enquêtrice, le GUD s’est créé pour s’en prendre aux «casseurs» et à la mouvance «anarcho-libertaire». Si cette policière qualifie avec des mots très précis les mouvements sociaux, à aucun moment elle ne décrit le GUD pour ce qu’il est : un mouvement néo-nazi.

Une affaire dans l’affaire a été étouffée. La copine d’un des néo-nazis a appelé Erwan alors qu’il était sur son lit d’hôpital pour l’intimider et le forcer à retirer sa plainte. Nous ne saurons pas comment elle a obtenu le numéro personnel de la victime. La juge demande à l’enquêtrice des précisions. Elle «ne s’en souvient pas trop» mais estime : «ça a été houleux entre les deux». Et cette militante qui a menacé la victime «a-t-elle été inquiétée ?». Réponse : «je ne sais plus». Cette militante d’extrême droite avait bien été poursuivie, car Erwan avait enregistré les menaces. Elle avait été reconnue coupable par la justice, mais «dispensée de peine» à la demande du procureur, pour une raison mystérieuse.

Enquête menée par la famille, absence de secours sur place, destruction de preuves, obstruction à la vérité, impunité, absence de recherches sur le GUD. La liste est longue. S’agissait-il de ne pas en dévoiler trop sur ce groupe, et plus généralement sur les réseaux de l’extrême droite nantaise qui agit depuis des années ? Les éléments révélés au procès sont graves. Fallait-il éviter de découvrir les liens et soutiens potentiels des agresseurs ? La question est ouverte. La différence avec l’acharnement judiciaire et les moyens policiers contre les mobilisations sociales ou écologistes est saisissante.

En guise de conclusion, cette question de la juge : «Est-ce que selon vous l’enquête a été défaillante ?» Réponse : «Tout à fait. J’entends.»