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đź“– LECTURE : LA POLICE DU FUTUR

mars 5, 2022

C’est d’abord dans la revue du Crieur, en 2018, qu’est paru l’article de Mathieu Rigouste, « La police du futur, de la surveillance gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă  l’autocontrĂ´le ». Il y dĂ©cryptait les dernières innovations technologiques de l’industrie militaro-policière prĂ©sentĂ©e lors du salon Milipol Ă  Paris.

BasĂ© sur ce travail, son dernier livre « La police du futur, le marchĂ© de la violence et ce qui lui rĂ©siste » prĂ©sente un Ă©tat des lieux, Ă  l’aune de la pandĂ©mie, du business des armes et Ă©quipements qui imposent toujours plus de contrĂ´le pour faire de nous une population « qui se tient sage ».
Le salon Milipol qui se dĂ©roule Ă  Paris est organisĂ© sous la protection du Ministère de l’IntĂ©rieur et prĂ©sidĂ© par le prĂ©fet Yann Jounot, Ă©galement coordonnateur du renseignement auprès du PrĂ©sident. Milipol c’est le salon oĂą Zemmour a pu se mettre en scène en train de viser des journalistes avec un fusil du RAID pendant qu’un policier lui expliquait que ces armes le protĂ©geront lorsqu’il sera prĂ©sident. Le ton est donnĂ©.

Milipol ce sont en tout « 30000 professionnels de la sĂ©curitĂ© publique et privĂ©e venus de 150 pays, autour d’un millier d’exposants, parmi lesquels un tiers d’entreprises françaises ». Le lien est donc Ă©troit entre État et entreprises privĂ©es ou industries semi-publiques, très lucratives : en 2017, GĂ©rard Collomb annonçait sa volontĂ© de doubler le chiffre d’affaires de ce secteur d’ici 2025. Et l’État, avec l’argent public, a investi environ 3,6 milliards d’euros en 2020, avec notamment une nette progression pour les drones de surveillance pendant la pandĂ©mie.

Les technologies de l’armement, de la surveillance, et les innovations en matière d’intelligence artificielle et de robotique (qui s’inspirent du monde militaire) prennent de plus en plus de place dans notre quotidien : « le domaine policier rĂ©flĂ©chit aux moyens de lĂ©gitimer l’armement des robots de contrĂ´le ». Robots policiers, voitures autonomes, nouvelles armes dites « intermĂ©diaires » qui, loin d’ĂŞtre non lĂ©tales, augmentent en rĂ©alitĂ© le degrĂ© de violence. De façon gĂ©nĂ©rale, le matĂ©riel utilisĂ© par les militaires se retrouve entre les mains des policiers. C’est comme ça qu’Ă  Nantes on peut voir depuis quelques annĂ©es une police Ă©quipĂ©e de fusils d’assaut. Mais le policier du futur c’est surtout un policier « connecté » voire « augmenté ». Les firmes investissent dans la recherche mĂ©dicale et l’utilisation des nanotechnologies pour renforcer les capacitĂ©s et performances physiques. Des fantasmes dignes de scĂ©narios de science-fiction et pourtant bien rĂ©els.

Pour inscrire ces Ă©volutions dans notre quotidien et en faire un marchĂ© lucratif, il convient de les rendre acceptables voire dĂ©sirables. Ainsi de nombreuses campagnes de communication sont mises en place par l’armĂ©e et la police. Il n’est pas rare de voir des affiches de l’armĂ©e sur les panneaux publicitaires. Dans cette mĂŞme volontĂ©, Ă  Nantes, un Ă©vènement a vu le jour : « Le village de la sĂ©curité » installĂ© place Royale, en plein cĹ“ur du centre-ville. Durant tout un samedi, l’armĂ©e, la police et la gendarmerie se mettent en scène pour faire la promotion de leurs mĂ©tiers et de leur Ă©quipement. On peut y voir toutes leurs armes et faire monter nos enfants sur leur moto. On peut mĂŞme assister au « spectacle » d’une interpellation. La police du futur passe aussi par le contrĂ´le de la ville, l’objectif de la « smart and safe city », la « gestion numĂ©rique centralisĂ©e de l’espace public ».

Ce concept repose totalement sur la surveillance et le contrĂ´le social. En France, Nice et Marseille font office d’exemples avec des tentatives telles que les portiques Ă  reconnaissance faciale Ă  l’entrĂ©e des lycĂ©es des quartiers populaires, vĂ©ritables zones Ă  contrĂ´ler, et la mise en place d’un rĂ©seau de surveillance centralisĂ© au service de la police. Heureusement des rĂ©sistances existent, notamment via la Quadrature du Net. Pourtant de nombreuses villes se dotent dĂ©sormais d’un rĂ©seau de vidĂ©osurveillance, et Nantes ne fait pas exception. De son cĂ´tĂ© Huawei, entreprise chinoise bien connue pour ses smartphones, a pu fournir gratuitement ses technologies de vidĂ©osurveillance intelligente Ă  la police municipale de Valenciennes. Mathieu Rigouste y voit le fameux panoptique carcĂ©ral Ă©tudiĂ© par Michel Foucault : « Le fantasme de pouvoir tout voir et de le faire savoir pour gĂ©nĂ©rer de l’autocontrĂ´le ».

C’est dans cette logique que se dĂ©ploient des dispositifs policiers de plus en plus visibles dans les villes. Il suffit de traverser le centre-ville de Nantes pour voir aujourd’hui cinq ou six voitures de flics quadriller la croisĂ©e des trams Ă  Commerce et s’exhiber outrageusement en circulant sur les lignes du tramway. La surveillance est omniprĂ©sente et les dispositifs de contrĂ´le se dĂ©veloppent comme dans les pires rĂ©cits d’anticipation : satellites de surveillance, lunettes Ă  reconnaissance faciale, ballons dirigeables capables de « scanner le territoire » en 3D, canons Ă  son, camĂ©ras sur les chiens policiers, et mĂŞme le puçage Ă©lectronique du vivant. Les policiers sont dotĂ©s d’Imsi-catchers qui, via des antennes relais, sont capables de « voir Ă  l’intĂ©rieur » des ordinateurs et tĂ©lĂ©phones Ă  proximitĂ©. Les drones peuvent dĂ©sormais aussi en ĂŞtre Ă©quipĂ©s. Les polices des frontières utilisent Ă©videmment largement ces technologies contre les populations exilĂ©es, en MĂ©diterranĂ©e mais aussi Ă  Calais. Le plus effrayant reste la recherche sur les technologies d’implants numĂ©riques capables de diriger le système nerveux. « Les applications mĂ©dicales lĂ©gitiment ainsi le dĂ©veloppement de nouvelles technologies qui glissent ensuite dans l’industrie militaire puis policière. »

Enfin Mathieu Rigouste revient sur « la sĂ©curitĂ© des grands Ă©vĂ©nements », Ă  savoir les crises antiterroristes et sanitaires, ainsi que la gestion d’Ă©vĂ©nements tels que les JO. Ceux-ci permettent en effet d’Ă©tendre et de faire accepter des mesures liberticides. Le Conseil de dĂ©fense a rĂ©cemment poussĂ© ces mesures jusqu’Ă  l’autocontrĂ´le via les attestations de sorties et la substitution au flicage avec le pass sanitaire puis vaccinal. En rĂ©sumĂ© une population qui accepte de s’auto-surveiller. La gestion du Covid a permis de contourner toutes les rĂ©glementations pour appliquer des technologies sĂ©curitaires qui viennent en mĂŞme temps enrichir les industries qui les produisent. Et cela va encore plus loin avec la domotique : la gestion et surveillance numĂ©rique de l’espace domestique. Ces gestions et surveillances numĂ©riques de l’espace domestique, des technologies qui s’insinuent jusque dans notre intimitĂ©.

Il y a fort Ă  parier que les crises climatiques et politiques qui s’annoncent renforcent ces scĂ©narios en devenir, Ă  moins d’une rĂ©sistance efficace. Comme le souligne Mathieu Rigouste dans son livre, malgrĂ© les ambitions dĂ©lirantes des politiciens et industriels, de nombreux projets ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© stoppĂ©s grâce Ă  l’implication d’associations et de collectifs.

➡️ Et pour aller plus loin :

Technopolice : défaire le rêve sécuritaire de la safe city, de Claire Richard et Louise Druhle, éditions 369.

La société de vigilance, auto-surveillance, délation et haine sécuritaire, de Vanessa Codaccioni aux éditions Textuel.

Nous sommes en guerre, de Pierre Douillard-Lefevre, Ă©ditions Grevis